Diriger une PME dans une époque perturbée (sans se raconter d’histoires)

Mon livre s’ouvre sur un constat que je n’ai pas cherché à adoucir : sept des neuf limites planétaires sont atteintes, voire dépassées. Climat, biodiversité, cycles de l’eau et des sols. Ce n’est pas une opinion, c’est de la science documentée. Et j’ai choisi d’ouvrir par là non pas pour plomber le lecteur, mais parce qu’on ne dirige pas bien en regardant ailleurs.

Car cette époque perturbée, vous la vivez déjà dans vos chiffres. Les coûts de l’énergie et des matières qui ne reviendront pas à leur niveau d’avant. Les donneurs d’ordre qui glissent des questionnaires RSE dans leurs consultations — pas par conviction, souvent, mais parce que la réglementation ruisselle sur eux et qu’ils la font ruisseler sur vous. Les banquiers et les assureurs qui commencent à poser des questions de résilience. Et le recrutement : des candidats qui choisissent leur employeur autant qu’ils sont choisis, et qui regardent autre chose que la fiche de paie.

Face à ça, je vois deux erreurs symétriques.

La première, c’est le déni. « Ça ne concerne pas encore les entreprises comme la nôtre. » « On verra quand ce sera obligatoire. » Le problème du déni, c’est qu’il ne supprime pas les questions — il supprime seulement le temps qu’on avait pour y répondre. Le questionnaire client arrive de toute façon. La hausse des coûts arrive de toute façon. Simplement, on la subit au lieu de l’avoir anticipée.

La seconde erreur, c’est la panique morale. Vouloir tout changer d’un coup, empiler les engagements, promettre la neutralité carbone pour après-demain. Cette voie-là épuise les équipes, fragilise la trésorerie, et finit presque toujours en abandon — ou en communication qui a pris trop d’avance sur la réalité. Ni l’un ni l’autre ne fait avancer l’entreprise.

La troisième voie : la transition comme projet d’entreprise

Ce que je défends — dans le livre, en mission, et dans chaque formation — c’est autre chose : traiter la transition non comme une contrainte de plus, mais comme un projet de gestion à part entière. Une autre manière d’aborder l’entreprise.

Concrètement, ça veut dire quoi ? Réduire ses dépendances : à l’énergie, aux matières, aux fournisseurs critiques — chaque dépendance réduite est un risque en moins et souvent un coût en moins. Fidéliser autrement : des conditions de travail réelles, pas un baby-foot — parce que remplacer un salarié coûte plus cher que le garder. Sécuriser ses marchés : répondre aux attentes RSE de ses clients avant qu’elles ne deviennent des exigences éliminatoires. Et préparer la suite : une entreprise structurée sur ces sujets se transmet mieux, se finance mieux, se vend mieux.

Rien de tout cela n’est un supplément d’âme. C’est de la performance — au sens plein du mot : la capacité à tenir dans le temps. J’écris page 161 de mon livre que la RSE bien déployée « n’est pas un supplément d’âme, elle est une méthode pour mieux diriger ». C’est exactement cela : un cadre pour décider, arbitrer et progresser dans un environnement qui ne redeviendra pas stable.

Par où commencer, sans se mentir

La méthode que je propose tient en trois gestes de départ. Regarder : un état des lieux honnête de ce qu’on fait déjà — et on fait presque toujours plus qu’on ne le croit — et de ce qui manque. Écouter : demander leur avis à ceux qui font vivre l’entreprise, salariés, clients, fournisseurs, plutôt que de décider seul dans son bureau. Choisir : trois priorités assumées, alignées sur ce qui compte vraiment, plutôt que quinze intentions affichées.

C’est un travail exigeant, mais proportionné. Il ne demande ni service dédié, ni budget de grand groupe. Il demande de la lucidité, un peu de méthode, et la volonté de faire de cette époque perturbée autre chose qu’une menace : un moment où les entreprises qui s’y prennent bien creusent l’écart.

On n’est pas là pour vendre du vent. On est là pour du progrès mesurable, une performance qui dure, et une façon d’entreprendre qui regarde l’époque en face.

Marianne Jeandidier

Experte en durabilités et fondatrice de Ma-RSE
Évaluatrice Label Engagé RSE (AFNOR Certification), auteure de « La RSE pour les TPE : Mode d’emploi » (AFNOR Éditions, 2026)

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